Une édition corsée

La douzième Transat Jacques Vabre restera gravée dans la mémoire des quarante-deux duos qui se sont élancés du Havre le dimanche 25 octobre pour rejoindre le port brésilien, Itajaí. Avec 450 000 visiteurs sur le village au Havre, cette édition 2015 a non seulement été un événement festif et populaire mais a aussi offert quatre belles bagarres sur l’eau, malgré les dix-sept abandons et des conditions météorologiques qui ont été dures voir brutales pour la majorité de la flotte.

Toute la semaine au Havre, la météo a été clémente, les concerts, les animations n’ont pas désempli pas. Le public a été au rendez-vous. Et le bassin Paul Vatine a revêtu les couleurs qui lui siéent : celles des bateaux de course au large. A la veille du départ, tout le monde n’a pas été chaud pour franchir la ligne de la douzième édition de la Transat Jacques Vabre, car si les prévisions ont été excellentes pour les deux premiers jours de course, une grosse dépression au large de l’Irlande a inquiété certains équipages. En fait, nombre de bateaux ont été mis à l’eau récemment, voir quelques semaines seulement avant le départ avec parfois des technologies nouvelles.

C’était le cas des cinq nouveaux monocoques IMOCA 60 dotés de foils tels Edmond de Rothschild, Safran, St Michel-Virbac, Hugo Boss, Banque Populaire VIII, mais aussi du trimaran Ultime MACIF et des deux nouveaux Class40, VandB et Eärendil. D’autres encore ont été pris en main par de nouveaux équipages qui n’ont pas eu le temps et/ou le budget pour optimiser leur machine tels l’Ultime Actual, les monocoques 60 pieds Bastide-Otio, Adopteunskipper.net, Le bateau des métiers by Aérocampus, ou le Multi50 Ciela Village

Retour en arrière…

Un duel ultime

C’est sous un soleil resplendissant et une toute petite brise que le départ, de cette transat mythique, a été donné devant Le Havre, tellement petite que les quarante-deux duos ont eu bien du mal à franchir la ligne… Une heure plus tard, le vent se réveille et toute la flotte passe devant Étretat avant de descendre la Manche dans un flux qui se renforce à une vingtaine de nœuds de sud-est. Le rythme est donné dès le soleil couchant avec des moyennes remarquables, au point que les quatre trimarans Ultime débordent Ouessant au milieu de la nuit, et les quatre Multi50 avant même le lever du jour ! Et pendant ce temps, les monocoques IMOCA 60 suivis par les Class40 se scindent en deux groupes, les leaders d’alors font cap sur la pointe espagnole, les autres vers l’Irlande…

En 36 heures, Sodebo Ultim’ et MACIF sont au large du cap Finisterre où Prince de Bretagne chavire dans une rafale tandis que Actual doit abandonner trois jours plus tard, tige de vérin de hauban cassée. Pour les Ultime, la course se transforme alors en duel dans un alizé mou qui oblige les deux duos à longer les côtes marocaines ; et au large du Cap Vert, François Gabart et Pascal Bidégorry arrivent à prendre l’avantage sur Thomas Coville et Jean-Luc Nélias, pour le passage du Pot au Noir. L’écart d’une centaine de milles créé lors de la traversée de la Zone de Convergence Inter Tropicale (ZCIT) reste quasiment le même à l’arrivée à Itajaí…

Avaries et escales

Quant aux Multi50, ils restent groupés en route vers le cap Finisterre mais le trimaran de Gilles Lamiré et Yvan Bourgnon percute un container entre deux eaux : le tandem réussi à ramener à petite vitesse La French Tech-Rennes Saint Malo en Bretagne avec un tiers de flotteur en moins ! Pour Thierry Bouchard et Oliver Krauss qui mène le train à bord de Ciela Village, une avarie de gennaker les oblige à faire escale au Cap Vert, puis c’est Arkema qui doit renforcer son fond de coque délaminé à Salvador de Bahia tandis que FenêtréA Prysmian voit sa grand-voile se déchirer… Erwan Le Roux et Giancarlo Pedote arrivent tout de même devant la flotte IMOCA, le skipper signe sa troisième victoire, avec le même bateau, sur la Transat Jacques Vabre !

Pour les Class40, les conditions météorologiques sont aussi très dures jusqu’à Madère : trois dépressions avec parfois plus de 45 nœuds et surtout une mer forte et chaotique. Mais seuls trois duos jettent l’éponge : Bretagne-Crédit Mutuel Élite suite à des problèmes de pilote, Team Concise à cause du délaminage de la coque, Eärendil moteur en panne. Mais si plusieurs autres équipages font escale (Club 103, Creno Moustache Solidaire, SNBSM Espoir Compétition, Solidaires En Peloton-ARSEP), tous finissent à Itajaí en un peu plus de trois semaines pour les leaders, plus d’un mois pour les derniers…

…Et la victoire fut indécise jusqu’à la ligne d’arrivée : Le Conservateur a fait le break au large des Canaries et possède 300 milles d’avance à l’entrée du Pot au Noir, mais la ZCIT le bloque pendant trois jours et VandB revient comme une fusée tout comme Carac-Advanced Energies ! Il faut toute la hargne de Yannick Bestaven et Pierre Brasseur pour conserver à peine deux heures de marge face à Maxime Sorel et Samuel Manuard tandis que le « vieux » Class40 de Louis Duc et Christophe Lebas s’adjuge une très belle troisième place.

Trois dépressions à suivre

Concernant la plus grosse flotte au départ du Havre, elle s’est fait secouer dans les trois dépressions qui s’enchaînent jusqu’aux Açores. Car la plupart des monocoques IMOCA 60’ ont choisi d’aller chercher plein ouest une grosse perturbation au large de l’Irlande. Les foils apparaissent particulièrement efficaces mais des problèmes structurels en éliminent plusieurs (Safran, Edmond de Rothschild, Hugo Boss, St Michel-Virbac). Et moult avaries incitent plusieurs équipages à l’abandon (Maître CoQ, Bastide-Otio, Le Bateau des métiers by Aérocampus, Spirit of Hungary, Adopteunskipper.net, O Canada, SMA).

Paul Meilhat et Michel Desjoyeaux font route vers les Antilles suite à un bord de fuite de quille décollé, ne reste plus que le foiler Banque Populaire VIII, PRB et Quéguiner-Leucémie Espoir pour se battre pour le podium, les autres rescapés étant relégués à plus de 400 milles au passage du Cap Vert. Armel Le Cléac’h et Erwan Tabarly prennent le commandement dans les alizés canariens grâce à leurs foils, mais le Pot au Noir redistribue les cartes en repoussant les trois duos très à l’ouest. Vincent Riou et Sébastien Col sortent les premiers du piège et contiennent jusqu’à l’arrivée le retour de Banque Populaire VIII, en particulier lors du passage du Cabo Frio. PRB remporte ainsi sa deuxième victoire d’affilée quand Yann Eliès et Charlie Dalin s’adjugent une belle troisième place.

Cette douzième Transat Jacques Vabre alerte donc nombre de skippers IMOCA sur la préparation et la connaissance de leur machine à un an du départ du Vendée Globe. Les foils qui ont révolutionné l’approche architectural ont démontré leur potentiel mais nécessitent encore de la mise au point et le renforcement des structures très sollicitées, et donc des chantiers hivernaux. Mais d’autres skippers se sont confortés sur les performances et la fiabilité de leur monocoque pour se consacrer pleinement à la navigation dès le retour de leur bateau. Et cette Transat Jacques Vabre a été saluée par tous comme une épreuve majeure du calendrier de la course au large…

2015 se termine, en route pour 2017

« La Transat Jacques Vabre 2015 vient de s’achever après plusieurs semaines à la fois riches en émotions et passionnantes de challenge.

Quelle fierté que cette route du café, devenue l’un des parcours incontournables pour les marins, leur ai permis, à nouveau, de se dépasser tant sportivement qu’humainement tout au long de la course.

Je suis particulièrement fier que 4 de nos vainqueurs- François Gabart, Pascal Bidegorry, Vincent Riou et Sébastien Col- soient nommés par la Fédération Française de la Voile pour concourir au titre des « Marins de l’Année » suite à leurs victoires respectives sur la Transat Jacques Vabre. Quelle belle reconnaissance de leur performance, ainsi que du succès toujours grandissant de notre belle transatlantique en double ! Et quelle source d’inspiration pour tous les collaborateurs du groupe JDE dans leur mission quotidienne de « champions du café » ! Philippe Schaillée, Président Jacobs Douwe Egberts.

« Avec ses nouveaux défis techniques et les conditions météorologiques éprouvantes de la première semaine, la douzième édition de la TJV aura tenu toutes les promesses d’une très grande compétition. Cette formidable aventure humaine s’impose plus que jamais comme une des épreuves majeures du monde de la course au large. Je suis heureux que cette évènement soit havrais, et je donne rendez-vous à tous les amoureux de la voile pour une édition très spéciale, celle de 2017, à l’occasion des 500 ans de la fondation de notre ville ! » Edouard Philippe, Maire du Havre, Député de la Seine-Maritime.