Les yeux dans les yeux : Erwan et Giancarlo

Erwan Le Roux et Giancarlo Pedote, les vainqueurs de la catégorie Multi50, se sont confiés sur leur vie à bord et la façon dont ils ont vécu cette 12e Transat Jacques Vabre, la troisième pour Erwan et la première pour Giancarlo. Par leurs mots, ils vous emmènent à bord de FenêtréA Prysmian. Enfilez vos cirés et attachez vos ceintures !

Malades sur leur première semaine de course
La mer est creuse, croisée, le bateau tape, des paquets de mer s’écroulent littéralement sur le pont. Le départ date d’hier. Il faut d’emblée crocher dedans, en mode course. Et surtout s’amariner.

Giancarlo : « Quand j’ai eu le mal de mer assez fort, j’ai quand même travaillé. J’étais là, mais j’avais du mal. Je ne pouvais pas regarder un mail. Même parler au téléphone, c’était dur. C’était un combat, j’avais l’impression que les vagues étaient des Titans, on se faisait agresser. Je me sentais dans un état de survie.»

Erwan : « On avait la tête dans le seau, mais il fallait coûte que coûte faire le job. Quand l’autre se met à vomir, tu le surveilles, tu fais attention à lui. Même si chacun doit se gérer. On ne dormait pas dehors, c’est tout de même à l’intérieur que l’on récupère le mieux. Alors, on rentrait, on enlevait hyper vite nos cirés, et on s’allongeait. »

Madère… où le bonheur retrouvé
Le trimaran glisse. Les vents sont portants. Il fait bon, la température grimpe de quelques degrés et le jeu de la régate reprend ses droits. C’est le plaisir d’être à la barre et de sentir que les milles sont avalés à vitesse grand V. Les marins entrent enfin dans leur quotidien du large…

Giancarlo : « Je ne te l’ai jamais dit Erwan, mais j’ai eu très faim. Et je somnolais en rêvant des lasagnes aux artichauts de ma mère. Alors, j’ai décidé de manger un peu. Je me suis fait un thé chaud, et je voulais 3 mn pour moi. Le bonheur ! Mais cela n’a duré que 30 secondes, tu m’appelais déjà pour matosser ! Un poète italien dit que le bonheur vient souvent après l’orage… C’est exactement ça. »

Erwan : « Nous avons nos petites habitudes, nos routines. C’est important. Finalement nous avons besoin de repères. Jamais nous avons mangé ensemble. Mais un simple repas assis sur ton pouf, c’est agréable. Chaque personnage avec qui j’ai navigué sur la Transat Jacques Vabre est différent (Franck Yves Escoffier, Yann Eliès et Giancarlo Pedote, ndlr). Moi par exemple, j’ai besoin d’un café avant de prendre mon quart, Giancarlo, lui, il enfile son ciré direct et monte faire le boulot. C’est vrai que tu peux être le plus heureux de la terre avec des petits riens. A deux, le bonheur c’est de partager une belle glisse, un bon moment à la barre sous la lune. »

Sur le fil du rasoir…
A 120° du vent, dans les alizés, FenêtréA Prysmian fonce, cap au sud. En tête de course, le Pot au Noir en vue, les deux skippers jouent avec la limite du raisonnable. Les Multi 50 sont des engins diablement volages. Le stress est omniprésent, le cœur fait souvent des bonds….

Giancarlo : « En Multi50, cela va très vite. Il faut gérer le stress de la vitesse, les bruits sont infernaux. Il y a le bruit de la coque à l’intérieur, et celui du vent apparent quand tu es dehors. Tu dors dans une machine à laver. Tu es tout le temps en ciré, à cause des embruns, même s’il fait beau et chaud. J’ai changé mon lycra pour la première fois en arrivant dans le Pot au Noir ! »

Erwan : « Il faut bien se rendre compte qu’on est jamais loin du fil du rasoir. Il y a des moments, quand on était à l’attaque, où c’était limite. On se fait peur souvent. Quand on a envoyé le gennaker la première fois, on a fait un planté de bâton sauvage. Giancarlo était à l’intérieur. C’était comme un coup de frein. On dort quand même mais on reste à l’écoute. En fait, on ferme les yeux, et on fait des micro-siestes de 5 mn. »

Les pieds sur terre… où le relâchement
Un verre de capirinhia à la main, les yeux rouge d’embruns et d’émotion, les mains blanches et gonflées d’avoir trop trempé dans l’eau de mer et tiré sur les écoutes, ils savourent… Le stress, le bruit, le sommeil léger, s’en est terminé. Et pourtant, ils ne rêvent que d’y retourner !

Giancarlo : « Je ne me sens pas fatigué, mais serein. C’est vrai que le stress est omniprésent. Au début, quand je prenais mon quart, j’attendais qu’Erwan rentre à l’intérieur, pour choquer un peu les écoutes. Je ne me sentais pas d’attaquer comme il fait. Parce que si tu ne gères pas un planté ou un départ au lof, c’est fini, tu te retournes. 20 fois pendant chaque quart, mon cœur me remontais dans la gorge… »

Erwan : « Ce fut une Transat Jacques Vabre longue et pas évidente. Là, je me sens bien, je relâche tout, je me sens détendu. La plus grosse problématique sur ces bateaux, c’est le stress. En monocoque, l’énergie tu la mets dans les changements de voile. En Multi50, la dépense d’énergie c’est le stress permanent de te retourner. Il faut sans cesse trouver le bon curseur, le bon réglage entre vitesse et sécurité. Et c’est ce qui est éreintant. »