Le point de vue de Sylvie Viant

Directrice de Course de la Transat Jacques Vabre et navigatrice depuis son enfance, Sylvie Viant a participé à nombre d’organisations d’épreuves océaniques et de régates, de la Route du Rhum au Vendée Globe, du Tour de France à la Voile à la Transat Jacques Vabre… Alors que presque toute la flotte encore en mer fait désormais route vers Itajaí, elle fait le point sur les dix-sept abandons qui ont marqué cette douzième édition…

Cette édition est-elle hors norme par rapport aux autres courses océaniques ?
« Dix-sept abandons sur quarante-deux partants, c’est beaucoup. Mais on a connu des cas plus difficiles à l’image de la Route du Rhum 2002 où, parmi les trimarans ORMA seuls trois bateaux sur dix-huit sont arrivés en Guadeloupe ! Cela pose un problème pour la classe IMOCA cette année puisque ces bateaux destinés au tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance ont été les plus touchés. De la même façon qu’en 2002 avec les trimarans qui ont ensuite revu leur copie. Partir à l’automne dans le golfe de Gascogne n’est pas innocent : il peut y avoir des conditions très difficiles, mais cela concernent habituellement plutôt les multicoques… »

Ce sont les monocoques qui sont finalement plus concernés et pourtant, les Class40 plus petits sont passés après trois dépressions…
« On est en droit de se demander pourquoi des bateaux conçus pour le Vendée Globe en solitaire ont été autant touchés alors qu’ils naviguaient en double… On compte onze abandons sur vingt monocoques IMOCA : il y a certainement un souci de solidité et de préparation. »

Mais au sein de la classe IMOCA, la cause des abandons est très variée…
« Oui, on ne peut pas mettre au même niveau le cas des bateaux neufs qui jettent l’éponge avec ceux de Adopteunskipper.net, de Bastide-Otio ou de Le Bateau des Métiers by Aérocampus ! Pour ces derniers, la fatigue du matériel vient d’un budget réduit et d’un temps de préparation très court. C’est aussi le cas pour Spirit of Hungary qui a démâté avec quinze nœuds de vent et qui a pourtant terminé un tour du monde au printemps dernier… Pour les quatre prototypes neufs qui ont abandonné, il semble qu’il y ait des soucis structurels qui n’ont pas pu être décelés par manque de navigation avant la Transat Jacques Vabre : aucun des cinq nouveaux bateaux n’avaient rencontré une mer aussi chaotique. Ils vont devoir être renforcés avant le Vendée Globe ! Mais remarquons que Banque Populaire VIII est dans le trio de tête : c’est peut-être aussi la manière de mener ces nouvelles machines qui doit être approfondie… »

Et du côté des multicoques, le bilan est aussi lourd ?
« Pour les Multi-50 qui sont pourtant les plus exposés dans ces conditions, seul La French Tech-Rennes Saint Malo a dû abandonner parce qu’il a percuté un container flottant entre deux eaux ! Ils sont passés au travers de trois dépressions sans dégâts importants… Et pour les Ultime, le chavirage de Prince de Bretagne semble lié à sa conception issue d’un trimaran ORMA : quand il y a un temps à grains, ce n’est pas un multicoque très facile à contrôler. Ce n’est pas le cas pour les autres Ultime et l’abandon d’Actual correspond aussi au fait que l’équipage a pris le bateau en main quelques semaines seulement avant le départ et qu’une pièce (la tige de vérin d’hydraulique) s’est rompue, probablement à l’usure… »

Les plans porteurs (foils) sont en cause ?
« Probablement pas ! Mais ces bateaux viennent tout juste d’être mis à l’eau et certains équipages ont tiré dessus à fond : il faut probablement analyser aussi l’utilisation en fonction de la météo. Mais les teams ne sont pas très loquaces sur leurs avaries… Finalement, c’est une bonne alerte pour la classe IMOCA et surtout pour les coureurs, car l’an prochain aux Sables d’Olonne, ils n’auront pas le droit de s’arrêter pour réparer au risque d’être disqualifiés : il faut donc que leur bateau soit parfaitement préparé quelles que soient les conditions météo. Le golfe de Gascogne peut être encore plus dur en novembre prochain ! »

La Class40 n’a pas été touché de la même façon…
« Quand on détaille chaque abandon, on peut mieux cerner les causes : par exemple, le Class40 Team Concise construit en Chine avait aussi abandonné il y a deux ans lors de la Transat Jacques Vabre. Incontestablement, il y a un problème structurel à l’origine puisqu’il s’est de nouveau délaminé… Certains Class40 se sont arrêtés pour réparer, mais à ce jour, il y a onze duos en course pour quatorze partants ! »

Justement, les conditions météorologiques du départ de la Transat Jacques Vabre étaient-elles très dures par rapport aux précédentes courses océaniques ?
« Il y a eu pire. Mais j’ai été surprise par la réaction de certains routeurs qui ont annoncé un cataclysme… Alors que Richard Silvani de Météo France a fort bien présenté la situation. Certains skippers n’ont pas voulu partir parce qu’on leur prédisait des vagues de huit mètres et plus ! C’est nouveau de la part de skippers professionnels qui ont fait et vont refaire le tour du monde en solitaire… Habituellement, c’était plutôt les coureurs amateurs de la Class40 qui s’inquiétaient quand il était prévu un coup de vent en Manche. Surtout qu’il y avait cette fois de l’eau à courir à l’Ouest comme à l’Est. »

Abandons et escales techniques (départ le dimanche 25 octobre à 13h30)
*Lundi 26/10/15
-Club 103 (Roura-Pêtrès) Class40 : bout dehors cassé, escale à Lorient. Repart le 29/10/15.
-Maître CoQ (Beyou-Legros) IMOCA : fixation d’étai dévissé. Arrêt à Roscoff. Abandon.
-Edmond de Rothschild (Josse-Caudrelier) IMOCA : fixation d’outrigger, calage de mât rompu. Retour à Lorient. Abandon.
-Safran (Lagravière-Lunven) IMOCA : voie d’eau suite à une fissure structurelle au niveau du puits de foil. Retour à Brest. Abandon.
-Prince de Bretagne (Lemonchois-Jourdain) Ultime : chavirage à 150 milles dans le Nord-Ouest de La Corogne. Hélitreuillé le lendemain. Abandon.
-Team Concise (Bouttell-Mahé) Class40 : avarie structurelle à l’avant de la coque et sur la cloison de mât. Retour à Cork. Abandon.

*Mardi 27/10/15
-La French Tech-Rennes Saint Malo (Lamrié-Bourgnon) Multi-50 : choc avec un container, flotteur bâbord arraché, étrave défoncée. Route vers la Bretagne. Abandon.

*Mercredi 28/10/15
-Bretagne-Crédit Mutuel Elite (Troussel-Horeau) Class40 : Boulons de quille dévissés, pilote automatique en panne, blessure à la lèvre de Corentin. Retour sur Concarneau. Abandon.
-Le Bateau des métiers-Aérocampus (Boissières-Maslard) IMOCA : grand voile déchirée en deux. Retour vers Les Sables d’Olonne. Abandon.

*Jeudi 29/10/15
-O Canada (Holden-Watson) IMOCA : rail de grand-voile arraché. Escale à La Corogne. Abandon.
-Bastide-Otio (de Pavant-Régniau) IMOCA : panne de transmission satellite. Escale à Cascais. Abandon.

*Vendredi 30/10/15
-Actual (Le Blévec-Le Vaillant) Ultime : rupture de l’axe de vérin de mât. Retour à La Trinité/mer. Abandon.
-Adopteunskipper.net (Boidevézi-Breymaier) IMOCA : ancrage de bastaque cassé, gréement fatigué. Route vers Concarneau. Abandon.
-Créno-Moustache solidaire (Hector-Launay) Class40 : rupture de la barre de flèche haute tribord. Arrivée à Vigo le lundi 2/11/15, reparti le mardi 3/11/15 à 20h.
-Saint Michel-Virbac (Dick-Delahaye) IMOCA : décollement des lisses structurelles avant. Escale à Madère. Abandon.
-Eärendil (Pourre-Carpentier) Class40 : panne moteur et plus d’aérien. Route vers Cascais. Abandon.
-SMA (Meilhat-Desjoyeaux) IMOCA : arrachement du bord de fuite de quille. Route vers les Antilles. Abandon.

*Samedi 31/10/15
-Spirit of Hungary (Fa-Perényl) IMOCA : démâtage au large de Madère. Route au moteur vers Madère. Abandon.
-Hugo Boss (Thomson-Altadill) IMOCA : chavirage et démâtage au large de La Corogne. Hélitreuillés. Abandon.